Raid Bioéthanol : Manger ou conduire, va-t-on bientôt faire un choix ?
Il y a deux mois, Sébastien Tardy, 34 ans, de Clermont a installé un boitier de conversion au bioéthanol sur sa Clio. Un choix qu’il ne regrette pas. « Maintenant, je recharge 30 euros ; avant, je dépensais 75-80 euros. Le bioéthanol (E85), mélange d’alcool et d’essence, devient de plus en plus attractif car le prix des carburants a explosé. Pour faire des économies, certains automobilistes n’hésitent plus à mélanger avec ce carburant à 0,75 cents le litre… au risque d’abîmer parfois la voiture.
Boîte de conversion E85 : croissance exponentielle
Encore faut-il avoir un véhicule compatible Superéthanol-E85 ou se procurer un boîtier de conversion. La société Flex Fuel Energy Developpement, basée à Sofia-Antipolis, produit des boîtiers qui transforment votre voiture à essence en voiture au bioéthanol.
Il est très populaire depuis le début de l’année. « Nous avons vendu 16 000 caisses en mars 2022, soit autant qu’en 2021, la meilleure année de notre histoire », se réjouit Jérôme Loubert, directeur du développement européen, Flex Fuel Energy Development. Un virage symbolique pour expliquer cette « croissance exponentielle » « au fil des 2 euros et effet panique sur le pouvoir d’achat ». Installez une boîte de conversion super éthanol sur les modèles standards. Peu de fabricants parient là-dessus.
Les ONG appellent à « cesser immédiatement d’utiliser des matières premières »
L’E85 est fabriqué à partir de blé, de maïs, de betterave à sucre ou de résidus de sucre et d’amidon et représente donc une exportation importante pour l’agriculture. Ses promoteurs – agro-industriels et pétroliers – le décrivent également comme « un moyen d’accompagner la transition de la France » et un levier de « l’indépendance énergétique » de la France.
Aujourd’hui, la guerre d’Ukraine et les flambées historiques des prix agricoles menacent la sécurité alimentaire de nombreux pays pauvres et poussent l’Union européenne (UE) à trouver des solutions pour assurer sa souveraineté. Dans ce contexte, l’utilisation de cette filière pose la question : n’est-elle pas basée sur des matières premières agricoles consommables par l’homme ?
L’ONG Transport & Environnement se joint à une dizaine d’autres ONG pour appeler « les gouvernements à arrêter immédiatement l’utilisation des matières premières issues des cultures vivrières et fourragères dans les biocarburants (…) »
Malgré le risque imminent de pénurie alimentaire, qui pourrait plonger des centaines de millions de personnes dans la pauvreté alimentaire, l’Europe continue de convertir chaque jour 10 000 tonnes de blé (équivalent à 15 millions de pains (750 grammes)) de blé en éthanol pour une utilisation quotidienne dans les voitures
ONG Transport et Environnement
Mobilisation des terres agricoles
Les promoteurs des biocarburants – agro-industrie et pétrole – défendent la filière en l’utilisant comme « un moyen d’accompagner la transition écologique de la France » et un levier de « l’indépendance énergétique » de la France. Faux selon Greenpeace. « Les biocarburants de première génération sont en fait majoritairement produits à partir de matières premières agricoles, comme l’huile de palme, le soja, le blé ou encore la betterave à sucre. Pour produire ces agrocarburants, il faut donc accaparer davantage de terres agricoles… détruisant ainsi les écosystèmes naturels et déforestation », avance l’organisation.
Le bioéthanol est rempli dans la pompe
différents arriere plan
Pour Christophe Gouel, directeur de recherche à l’Institut national de l’agriculture, de l’alimentation et de l’environnement, l’Europe doit mettre un moratoire sur ces aides. « Il est temps d’envoyer un signal fort et de clarifier les priorités de l’agriculture européenne : nourrir les hommes, nourrir les animaux, nourrir les sols, et – s’il y a surplus – nourrir les voitures ; mais certainement pas dans l’ordre inverse. »
L’expert a déclaré que la suspension du soutien aux biocarburants pourrait aider à compenser la flambée des prix agricoles. « On peut se poser des questions sur la pertinence de maintenir ces politiques de soutien dans la situation actuelle. Cela n’a pas de sens de privilégier l’utilisation des produits agricoles comme biocarburants, plutôt que l’utilisation de la nourriture. Le fait que les groupes de pression agricoles produisent plus , Le ministère de l’Agriculture est juste derrière. Il n’y a aucun doute sur ce soutien », a-t-il déploré.
Benoit Dabrion, chercheur en économie et gestion de la recherche au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), en convient : l’industrie des biocarburants peut être un levier pour compenser la flambée des prix agricoles qui menace la sécurité alimentaire. « Autrefois, le principal problème de l’agriculture était les excédents : qu’en faire ? L’alimentation animale absorbe d’énormes quantités de céréales ; l’aide alimentaire a été déployée dans le monde entier et des substituts du sucre à base de maïs ont été déployés aux États-Unis. La dernière incarnation ce sont les biocarburants, à l’origine considérés comme un surplus de gestion. Sauf qu’aujourd’hui les choses ont beaucoup changé. »
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Nicolas Faucon
